28 janvier 2015

Retrouvez le discours de Manuel Jardinaud, président de l'Ajis, lors des voeux à la presse de François Rebsamen.

Monsieur le Ministre,
Mesdames et messieurs les membres du cabinet,
Chères consœurs, chers confrères,
Madame, Monsieur,

Cette cérémonie des vœux à la presse a un goût particulier cette année. Un goût de profonde tristesse. Je veux bien sûr parler de l’odieux attentat qui a touché, il y a trois semaines, Charlie Hebdo, au cours duquel 12 personnes ont été assassinées. Permettez-moi, une fois encore de leur rendre hommage. 

Ils s’appelaient Cabu, Charb, Wolinski, Tignous, Honoré, Elsa Cayat, Bernard Maris, Mustapha Ourrad. Ils travaillaient pour Charlie Hebdo. Je n’oublie pas, bien sûr, Frédéric Boisseau, agent d’entretien, et Michel Renaud, ancien journaliste et fondateur du festival « Rendez-vous du carnet de voyage », décédés lors de cette attaque. Je n’oublie pas non plus les deux policiers morts en service ce jour-là, Franck Brincolaro et Ahmed Merabet.

Parmi eux, certains furent des collègues, des amis même. Je pense à Mustapha Ourrad, correcteur érudit du magazine Viva dont la majorité des journalistes sont membres de l’Ajis. Je pense à Wolinski, contributeur historique de l’Humanité et du JDD. Je pense à Charb qui avait récemment soutenu la Nouvelle vie ouvrière en difficulté. Je pense à Bernard Maris, inoubliable chroniqueur de France Inter. Je pense à eux et aux autres qui exerçaient un regard critique, acide et très souvent drôle sur le monde du travail.

En ce jour, nous pensons toujours à Charlie. Comme nous continuerons à penser aux quatre autres victimes de cette folie meurtrière : celle de Montrouge parce qu’elle était policière, et ceux de l’Hyper Casher de la porte de Vincennes parce qu’ils étaient juifs.

Nous autres journalistes sociaux ne sommes pas sujets à de telles menaces et à de tels risques. Même si certains d’entre nous - incroyable dans une démocratie comme la France - voient aujourd’hui des policiers en armes garder leurs locaux…

Nous sommes viscéralement attachés à la liberté d’exercer notre métier et à notre indépendance. Une indépendance que l’Ajis revendique chaque fois qu’il est possible, à cette tribune et à d’autres. Une indépendance qui est le socle indissociable d’une information sociale de qualité et d’un débat démocratique sain.

D’ailleurs, l’un des objets de notre association est bien l’égal accès de toutes et tous, journalistes de l’Ajis, à l’information, notamment quand elle émane de sources institutionnelles. Pour vous sensibiliser à cette question, M. le Ministre, nous vous avions rencontrés peu de temps après votre prise de fonction. Je vous en remercie.

Autour d’un excellent verre de bourgogne, nous vous avions expliqué notre crédo : il n’y a pas de petits et de grands médias, il n’y a pas de grands reporters et de pigistes précaires. Non, il y a uniquement des journalistes sociaux qui souhaitent exercer leur métier du mieux possible et accéder à l’information de votre ministère sur un pied d’égalité.

Force est de constater que notre cause n’a pas été entièrement entendue. Certains journalistes continuent de se plaindre de ne pas avoir de réponses de la part de votre cabinet quand d’autres font état de relations plutôt fluides. Certains journalistes ne sont pas conviés à des rendez-vous de décryptages avec votre cabinet – quand ils existent ! – quand d’autres y sont invités. En résumé, il existe un certain arbitraire dans le traitement des relations avec les journalistes sociaux.

Nous sommes certes conscients que votre agenda de communication est différent de nos priorités en termes d’information. Et que votre équipe peut être surchargée de travail. Mais croyez-moi, M. le ministre, on ne peut défendre la liberté de la presse sans l’appliquer au jour le jour, ne serait-ce qu’en évitant les discriminations dans l’accès à l’information.

Autre élément, puisque je parle de communication. Nous sommes souvent étonnés à la lecture de votre agenda. A posteriori, nous nous rendons compte que certains rendez-vous ou entrevues ne sont pas mentionnés, alors qu’ils le sont dans celui de votre interlocuteur ou interlocutrice du moment. Aussi formons nous le vœu que votre agenda diffusé à la presse s’étoffe d’éléments supplémentaires qui nous permettent d’anticiper certaines questions et sujets à traiter.

Mais je ne veux pas ici brosser un portrait univoque de nos relations. Je tiens à saluer le dialogue que nous avons eu concernant les chiffres du chômage en octobre dernier. Dialogue qui a permis de pérenniser le mode de diffusion des chiffres mensuels de Pôle emploi auprès des journalistes sociaux après un malheureux non respect de l’embargo. Je puis vous assurer que chaque journaliste de l’Ajis, à son niveau de responsabilité, continuera de respecter ces règles partagées.

Plus généralement, nous serons bien évidemment soucieux de suivre en 2015 au plus près la politique dont vous avez la charge. Et ce n’est pas toujours simple. Un exemple avec le projet de loi Macron, qui recèle nombre d’éléments dépendant de votre ministère. Travail du dimanche, réforme des prud’hommes, délit d’entrave, emploi des personnes handicapées, nouvelles modalités de licenciement… Autant de sujets pour lesquels votre parole a été peu audible, pour lesquels il nous est difficile de connaître votre position en tant que ministre du Travail. N'était-ce votre discours à l'Assemblée lundi dernier... Au final, tous ces sujets semblent quand même se décider à Bercy...

Je profite d’ailleurs de parler de ce texte pour ouvrir une parenthèse et évoquer notre inquiétude concernant un amendement inséré en commission spéciale concernant “le secret des affaires”. A ce stade, ce texte exonère les personnes dont l'action serait -je cite- “strictement nécessaire à la sauvegarde d'un intérêt supérieur, tel que l'exercice légitime de la liberté d'expression ou d'information ou la révélation d'un acte illégal”. Donc apparemment les journalistes. Dont acte. 

Mais nous restons soucieux, à juste titre il me semble, des évolutions de cet amendement au fil du travail parlementaire et des risques qu’il peut faire peser sur la liberté d’informer en judiciarisant l’information économique et sociale dans notre pays, notamment les sources des journalistes. Je ferme la parenthèse, pour le moment. A l’Ajis, nous serons attentifs des suites qui seront données à cet amendement.

Pour revenir au cadre général, nous ne désespérons pas d’avoir plus d’échanges avec vous, voire même d’être invités à des conférences de presse sur d’autres thèmes qui vont jalonner l’année 2015 : déploiement de la réforme de la formation professionnelle, reprise en main par le gouvernement du sujet de la modernisation du dialogue social après l’échec des négociations, plan chômeurs longue durée, évolution de la législation sur les accords compétitivité-emploi, accords de branches dans le cadre du Pacte de responsabilité et de solidarité, restructuration des branches professionnelles… Cette liste, non exhaustive, nous mobilisera, soyez-en assuré, tant ces enjeux pour le pays nous semblent essentiels à expliquer et à analyser avec sincérité et professionnalisme.

M. le Ministre, chers consœurs et confrères, pardon si j’ai été un peu long dans mon exposé. Il me semblait opportun d’utiliser cette tribune pour porter tous ces sujets, cruciaux pour notre profession.

Une dernière chose, une demande en fait : M. le Ministre, nous feriez-vous l'honneur de commenter les derniers chiffres des inscrits à Pôle emploi publiés mardi dernier ? Venant du ministre du Travail, cela nous semblerait  tout à fait naturel...

Pour conclure, je vous présente, M. le Ministre, au nom de l’Ajis, tous mes vœux de réussite dans votre fonction pour cette année 2015, sur le front de l’emploi et de la cohésion sociale. Mais aussi pour vous même, à titre plus personnel, ainsi que pour vos collaboratrices, vos collaborateurs et les membres de votre administration.

Je vous remercie de votre écoute.

Crédit photo : Olivier Clément.