26 janvier 2015

Retrouvez le discours de Véronique Hunsinger, secrétaire générale de l'Ajis, lors de voeux à la presse de Marisol Touraine

Madame la ministre
Chères consœurs, chers confrères
Mesdames et messieurs, 

Le 7 janvier dernier, les journalistes de l’Ajis, comme l’ensemble de notre profession, étaient sous le choc, tristes et en colère en apprenant la fusillade qui a frappé la rédaction de Charlie Hebdo. Si nous, les journalistes sociaux, nous ne sommes pas soumis aux mêmes risques que nos confrères français et étrangers qui ont été assassinés, au cours des derniers mois dans des zones de guerre et, en janvier, au cœur même de Paris, nous n’en sommes pas moins attachés à la liberté d’expression et à la liberté de presse. Le 11 janvier dans toute la France, c’est aussi leur attachement à la fraternité que nos concitoyens ont voulu rappeler. C’est dans le même mouvement, qu’au nom de l’Ajis, je voudrais dire avec émotion notre solidarité et notre fraternité avec les proches des victimes de Charlie Hebdo. Et nous n’oublions pas non plus les policiers victimes du devoir et les victimes de l’attentat de la Porte de Vincennes assassinées parce qu’elles étaient juives.

Aujourd’hui, je pense tout particulièrement à Mustapha Ourrad qui était correcteur pour Charlie et aussi le correcteur du magazine mutualiste Viva. Mustapha était un franco-algérien né en Kabylie il y a soixante ans. Il avait étudié la médecine avant de s’installer à Paris. C’était un érudit d’une grande modestie qui aimait Baudelaire, Nietzche et Dostoïevski. Un militant discret, toujours fidèle à Charlie malgré les menaces. Une belle personne, toujours attentif à la joie et aux chagrins de ceux qui l’entouraient. Nous pensons à son épouse Armelle et à ses deux enfants, à ses collègues de Viva. 

Je veux aussi saluer la mémoire de Bernard Maris qui a été chroniqueur pour Alternatives économiques, France Inter et I télé et de la Docteure Elsa Cayat, psychiatre et psychanalyste. Dans sa dernière chronique pour sa rubrique « Charlie Divan », elle invitait à se défaire de la peur qui veut nier les différences pour « trouver la capacité de s’aimer ». Leurs réflexions stimulantes à tous les deux nous manquent. Je veux aussi rendre hommage évidemment aux cinq dessinateurs assassinés – Cabu, Charb, Tignous, Wolinski et Honoré – qui ont été aussi des compagnons de route de la presse sociale et de la sphère sociale en général qu’ils ont croquée avec un si grand talent. Wolinski dessinait pour l’Humanité et le Journal du Dimanche, Charb a travaillé et soutenu la Nouvelle vie ouvrière. Tignous avait offert des dessins à la CFDT pour une exposition sur le monde du travail, Charb avait prêté son coup de crayon au CISS. Le sujet d’un des derniers dessins de Cabu dans le Canard Enchainé, c’était votre projet de loi, madame la ministre, et c’était la grève des médecins qui était gentiment moquée … Alors quand nous proclamons « nous sommes Charlie », c’est pour affirmer la défense de notre liberté et dire aussi un peu de notre peine.

L’année dernière, je vous présentais déjà les vœux de notre association. Mon discours était moins solennel, plus formel. J’en reprendrais néanmoins certains points d’autant que l’actualité de votre ministère sera riche cette année avec trois projets de loi au Parlement. Vous savez que notre besoin d’informations est impossible à rassasier. Cependant, les remontées qui me sont parvenues de nos adhérents font apparaître une grande insatisfaction.

Beaucoup des questions qui sont posées à votre service de presse donnent lieu à des réponses extrêmement tardives – parfois jamais - et des réponses qui sont souvent incomplètes et  insuffisantes. Or si nous ne sommes pas capables de comprendre, en bloc et dans les détails, votre politique, comment pouvons nous l’expliquer à nos lecteurs et auditeurs ? Ceux-ci, et en particulier les professionnels de santé, ont actuellement des attentes très fortes. 

A ce propos, je voudrais me permettre une courte digression. Vous avez récemment fait l’objet d’attaques et d’injures, qu’il faut bien qualifier de sexistes, de la part d’une minorité de médecins. Nous avons, toutes et tous, été, spontanément et naturellement d’ailleurs, choqués par ces dérapages. Nous vous assurons, à cet égard, de notre soutien. Fin de la parenthèse. 

L’Ajis a pour principal but de favoriser la production d’une information sociale de qualité et l’égal accès aux sources, de tous les journalistes, quels que soient leur titre ou leur fonction à l’intérieur de ces titres. Les briefs off pour happy few – comme ce qui s’est passé au moment du PLFSS -  ne sont donc pas notre tasse de thé. Puis-je me permettre une suggestion ? Puissiez-vous faire organiser par votre cabinet, autant que de nécessaire, des séances de décryptage collectif de votre projet de loi, éventuellement par groupe de médias. Nous serions ravis de faire davantage connaissance avec vos conseillers ! 

Toujours au sujet de l’accès aux sources, comme je suis très obstinée, je voudrais vous reparler, encore une fois cette année, de la publication des rapports de l’Igas. A votre arrivée dans ce ministère, vous nous aviez dit que vous ne voyiez pas de raison que ces rapports de l’administration restent cachés dans des tiroirs. Or force est de constater que leur publication est toujours aussi tardive et aléatoire. Quelques exemples. Un rapport sur la chirurgie ambulatoire établi en juillet dernier, publié il y a quelques jours. Celui sur les coûts de gestion de l’Assurance maladie, mis en ligne en décembre, vous avait été remis quinze mois plus tôt. Celui sur le tiers payant datait de juillet 2013, nous avons pu en prendre officiellement connaissance en février. Le président de la République a annoncé, il y a quelques jours, que les avis du Conseil d’Etat seraient désormais publics. Nous espérons que vous allez suivre ce mouvement vers la transparence de la vie publique. 

Mon dernier mot sera pour l’open data. Hier, l’Assurance maladie a organisé son premier Hackathon. Nous nous réjouissons de cette volonté affichée d’ouverture des données de santé, particulièrement venant de la CNAMTS. Nous avons de fortes attentes sur la mise à disposition, en ligne, de jeux de données. Nous espérons que ces datas seront utiles et utilisables. En revanche, nous avons un certain nombre d’interrogations concernant l’article 47 du projet de loi santé, qui porte justement sur les données de santé et qui ne mentionne pas explicitement la presse. Les données anonymisées de cette future grande base seront-elles accessibles aux journalistes, dans les mêmes conditions que le PMSI aujourd’hui ? Le texte évoque des données qui sembleraient appauvries, qui imposeraient de passer par l’intermédiaire d’un « laboratoire de recherche » ou d’un « bureau d’étude » et enfin - plus inquiétant du point de vue du droit de la presse - de devoir soumettre les résultats de son enquête, donc de son article, à la validation d’un comité d’experts. Certains suggèrent de créer une exception dans la loi pour les entreprises de presse. Je crois qu’en tous cas les conditions d’accès des journalistes au futur système national des données de santé doivent être précisées clairement pour que cet accès puisse être libre et bien responsable. 

Il ne me reste plus qu’une autre chose à dire. Au nom de l’Ajis, je vous adresse, madame la ministre, tous mes meilleurs vœux pour vous-même, vos proches, les membres de votre cabinet et l’ensemble des personnels de ce ministère. 

Je vous remercie.

Crédit photo : Sébastien Toubon.