Cette mention est attribuée à Anissa HAMMADI, étudiante à l'Institut Français de Presse (IFP), pour un reportage de presse écrite intitulé "Les enfants de la pierre".

Les enfants de la pierre

ocl120140623 12Les tailleurs de pierre de T’kout, dans le massif des Aurès à l’est de l’Algérie, sont confrontés depuis quelques années à l’émergence d’une maladie professionnelle incurable : la silicose. Sans masque ni protection, ils sont des centaines de jeunes artisans à tomber malades. Dans l’indifférence la plus totale des pouvoirs publics.

« La commune de T’kout vous souhaite la bienvenue », indique le panneau accroché sur une arche de pierre qui domine de la route. Quelques maisons parsèment le paysage sauvage du massif des Aurès, à l'est du pays. Surnommé fièrement « le Colorado de l’Algérie » par la population chaoui, le massif abrite en son coeur un petit coin de paradis. Dans un décor de roches orangées, une forêt de palmiers cache la ville de T’kout, bastion de la révolution algérienne. À 1 200 mètres d’altitude, elle est nichée au bout du monde : une seule route permet d’y accéder. T’kout est une impasse, aussi bien géographique que sociale.

La petite ville de 11 000 habitants connaît un taux de chômage record, même si les chiffres officiels, sous-évalués, l’estiment à 10%. Dans cette région aride, où l’implantation d’usines et le développement de l’agriculture semblent impossibles, il frôle plutôt les 35%. Alors la localité s’est lancée dans la taille de pierre, une « spécialité t’koutienne ». Extraite uniquement dans la région de Tizi Ouzou, en Kabylie, cette « pierre de grès » aux tons ocres et cuivrés est acheminée vers les chantiers près des grandes villes du pays. Ce sont donc les ouvriers de T’kout qui se déplacent pour travailler à leur compte, à des centaines de kilomètres de chez eux. Taillée sous forme de losange ou de carré, cette pierre de qualité sert à orner les façades des villas et des hôtels. Mais elle renferme un poison. Lorsqu’elle est travaillée, la pierre de grès dégage de fines particules de silice. Si fines qu’elles traversent les pores de la peau et pénètrent les poumons. En quelques années, les ouvriers qui l’inhalent sont atteints de silicose, une maladie pulmonaire incurable. Ils reviennent alors dans leur ville natale, T’kout, pour se faire soigner ou y mourir.

Marteau et burin

Depuis le premier décès d’un tailleur de pierre en 2001, plus d’une centaine d’autres ont succombé à la « maladie du mineur ». Un tailleur sur dix en souffre. À tel point que T’kout est aujourd’hui surnommé « le village des veuves ».
Si le métier est ancestral, l’apparition de la silicose est relativement récente. Nouveaux outils, mauvaise qualité du matériel, amiante : les hypothèses sont nombreuses et la cause reste floue. Kouceila Zerguine, avocat des victimes de la silicose, en a fait son combat. En charge du dossier depuis 2009, le spécialiste des droits de l’Homme défend huit familles à T’kout. « Avant, les parents travaillaient avec un marteau et un burin. C’était très long certes, mais ça ne dégageait presque aucune poussière. Avec les nouveaux appareils et le matériel provenant de Chine, tailler la pierre est devenu dangereux », explique-t-il.
L’avocat pointe aussi du doigt le manque de contrôle sur l’importation des marchandises. Soupçonnés de contenir de l’amiante, les disques de tronçonneuse font l’objet d’accusations. « Comment de tels produits peuvent passer nos frontières ? » s’indigne Kouceila. Circonstance aggravante : l’absence de prévention de la part de l'inspection du travail. Au mieux, les ouvriers se protègent de la poussière avec « les moyens du bord » : du coton dans le nez et des masques anti-grippaux trop fins et inadaptés.

Des taches sur le torse

Cette négligence a été fatale à Hamdi Madji. « L’inspection du travail n’est jamais venue nous alerter du danger de notre métier. Je sais que chaque poussière cause un préjudice, mais je ne pensais pas que c’était dangereux à ce point », confie l’ouvrier, les mains tremblantes et gonflées. Cela fait maintenant deux ans qu’Hamdi est régulièrement allongé sur le lit d’hôpital d’Arris, à 35 kilomètres de T’kout, dans une chambre aux murs fissurés. Ses chances de guérison sont faibles. Le long de sa cuisse, un petit Coran ne le quitte jamais. Une pierre également, signe de prières assidues quand les musulmans sont dans l’incapacité physique de faire leurs ablutions avec de l’eau.
Déclaré malade en 2005, après sept ans de taille, il a continué à travailler dans la construction comme maçon. Jusqu’au jour où la silicose est devenue trop handicapante. « En 2007, j’ai commencé à avoir des rhumatismes puis des taches sur le torse au niveau des poumons. C’étaient les premiers symptômes », se remémore l’ouvrier de 36 ans.

« La mort mieux que T’kout »

En plein centre de T’kout, un autre client de Kouceila Zerguine a encore la force de rester chez lui. Comme les autres malades, Abd el Madjid Benchouri perçoit 3 000 dinars d’aide de la municipalité par mois, soit à peine 30 euros. Ce qu’il gagnait en deux jours en taillant la pierre. « Quand j’ai débuté, je n’étais pas au courant des dangers de la profession », assure ce père de famille. Puis il se tourne, lui aussi, vers des chantiers moins risqués en tant que manoeuvre du bâtiment. « Ça m’a beaucoup affaibli », commente-t-il. En 2009, il cesse complètement ses activités. Aujourd’hui âgé de 38 ans, il ne peut marcher que sur quelques mètres tant ses difficultés respiratoires sont importantes. Dans son salon, la télé est allumée mais elle ne fonctionne pas. L’image reste fixe, bloquée. À l’instar des autorités locales.
Déjà, la prise de contact avec le maire de la ville semble hasardeuse. En l’espace d’une demi-heure, la police arrête la voiture de Kouceila à deux reprises, repéré comme un « étranger ». « Tu es d’Annaba et tu as des clients jusqu’ici? », questionne le policier habillé en civil. « Oui, des tailleurs de pierre », rétorque l’avocat, furieux de cet interrogatoire improvisé au volant de sa voiture. « Nous aussi on aimerait bien les aider mais il n’y a pas de solution », se contente-t-il de répliquer avant de le laisser partir.
Conscientes du danger, les jeunes générations continuent malgré tout à exercer cette profession, faute d’alternative. « Ce sont des montagnards. Ils doivent nourrir leur famille, point final. Les Chaouis ont la réputation d’avoir la tête dure et le nez haut : ils sont dignes, têtus et n’acceptent pas l’humiliation. Alors, ils préfèrent mourir ici que de quitter l’Algérie par bateau », argue l’avocat. Leur slogan résume cet état d’esprit : « Elmoute ouala T’kout », littéralement « la mort mieux que T’kout ».

« Les jeunes prétendent être éleveurs »

Kouceila n’est pas le seul à défendre cette cause. Il a pour allié Amirouche Ighouneme, un chanteur chaoui très populaire au sein de la communauté berbère des Aurès. Une véritable star locale. Une de ses chansons, « chaoui’n’roll » comme il aime dire, passe sur les ondes d’un petit restaurant. « La maladie vient-elle de la poussière ou des disques ? Je ne sais pas. Le plus important, ce sont les pertes humaines », insiste le chanteur au regard noir. Sa prochaine chanson, intitulée « Les enfants de la pierre », « parle surtout de la disparition des jeunes, précise-t-il. Certains meurent très tôt, alors qu’ils ont tout juste la vingtaine ». Selon Amirouche, il ne resterait plus qu’un millier de jeunes dans la ville. Pour échapper aux mises en garde, les subterfuges ne manquent pas. « Ils le cachent à leurs parents, d’autres mentent au médecin et prétendent être éleveurs ».

De la poussière à la farine

D’autres encore ont arrêté le métier à temps. Derrière les étals de la pâtisserie d’Arris, deux fusils croisés sont accrochés au mur. Un trentenaire, crâne rasé, propose de goûter à l’une de ses confections. Il n’en connaît pas le nom. « C’est un gâteau », répond-il simplement.
Avant d’être pâtissier, Yacine Menasra était tailleur de pierre. Ironie du sort, c’est en quelque sorte un tremblement de terre qui lui a sauvé la vie. Au moment de la catastrophe de 2003, qui avait ravagé le nord du pays, Yacine travaillait sur un chantier à Boumerdès, à une cinquantaine de kilomètres d’Alger. La fracture causée par le séisme le contraint d’arrêter le métier. Mais ses poumons sont déjà endommagés, la silicose se développe.
« Je n’arrivais plus à saisir des objets lourds, je crachais beaucoup ». Il est alors placé sous assistance respiratoire, cloîtré tantôt chez lui tantôt à l’hôpital. Malgré ces soins, sa situation s’aggrave. « Je prenais des herbes médicinales et j’invoquais Dieu », résume Yacine d’un ton calme.
Aujourd’hui, les médecins affirment que la maladie évolue dans le bon sens. Le jeune homme à la silhouette frêle a l’air en forme et surtout serein. Pourtant, ils étaient peu nombreux à croire en sa guérison. « On attendait le jour de son décès », se rappelle son ami Hakim. Son cas est miraculeux, sa situation professionnelle aussi. Lui a eu la chance de se reconvertir mais combien taillent encore la pierre ?

Pâte à modeler

Le docteur Bachir Rahmani, l’un des médecins de T’kout, espère tout bonnement l’extinction de ce métier. Il ouvre la porte de son cabinet, sourire amical aux lèvres. En principe, il ne reçoit plus les journalistes, « inefficaces dans la médiatisation du problème », bougonne-t-il sous sa moustache fournie, aussi blanche que sa blouse.
Dans son ouvrage publié en 2002, alors que la maladie était encore méconnue, le médecin louait ces artisans qui « taillaient la pierre comme de la pâte à modeler ». Depuis, il a compris l’ampleur du fléau : son prochain livre le dénoncera. La solution n’est pas dans la protection des ouvriers car « ce serait les encourager à continuer ce métier ». L’amiante, voilà le coupable selon lui. Aucun masque agréé ne pourra y changer quoi que ce soit.
Le docteur s’avance vers des radiographies de poumons fixées au mur. Celles d’un patient victime de silicose. « Il ne lui reste que 40% de zone saine pour pouvoir respirer », indique-t-il. Tout le reste du poumon est nécrosé. « Il est mort, dead, finish ».
Bachir Rahmani se rassoit. D’un geste lent, il allume une énième cigarette. Il est confiant. Il sait que, petit à petit, la prévention fera effet. La prise de conscience chez les jeunes T’koutis gagne déjà du terrain. Dans une bouffée de cigarette, il souffle : « Aucun lycéen ne rêve de pierre taillée désormais pour son avenir. Ça c’est une vraie réussite, à 100%. »

Anissa HAMMADI

 

Le recours à l’ONU

Président de l’APC (maire) de T’kout, wali (préfet) de Batna, lettre au Président de la République : toutes les tentatives de Kouceila Zerguine pour ouvrir le dialogue et améliorer les conditions de travail des tailleurs T’koutis se sont soldées par un échec. Face à l’inaction des pouvoirs publics, l’avocat s’est tourné vers les instances internationales : le 10 mars 2013, il dépose un appel urgent auprès du Rapporteur spécial aux droits de la santé à l’ONU (Organisation des Nations Unies), toujours sans réponse. Les 7 et 8 décembre derniers, la wilaya (préfecture) de Batna a organisé des journées d’étude sur « la prévention de la silicose ». Un effort jugé tardif et inutile par Kouceila Zerguine. Parmi ses attentes figurent la prise en charge des greffes de poumon ou encore l’ouverture d’une enquête sur l’origine du drame.
A.H.